ELISABETH JULLIEN SPREY

L’éloquence de la couleur éruptive

Nous sommes devant une oeuvre hautement symbolique pour Elisabeth Jullien
Sprey qui quitte son pays, la France, pour vivre en Hollande depuis les années
90. Elle reçoit aujourd’hui un double intérêt de ces deux pays dont les échanges
artistiques prennent ici un sens profond. Sa peinture est l’expression « sous
influence » de ces deux cultures dont elle a fait la synthèse à partir d’un langage
qui l’identifie pleinement.
Ici l’harmonie procède à une vision intérieure et son geste impulsif
mais maîtrisé, exercé à la pratique de différentes techniques, font retrouver à
Elisabeth la dimension organique et poétique de notre monde. Elle aime la
peinture, le prouve et n’en démord pas.
Il y a du bonheur à regarder les toiles de cette belle artiste, nées d’une
féconde imagination au fabuleux bouillonnement. La surface vibre de ces coups
de pinceaux posés en touches alertes, notes sensitives, charnelles, dont elle
cherche la résonance sur nos sens en éveil. Hautes en couleurs, elles retiennent
l’attention. Elisabeth nous bouscule, elle fait avancer les choses. Le plaisir est
égal.

Des forces neuves développent des nuances de bleu profond tels « le lac » et le
« port », de carmins et orangés « coléoptère » et « vers la lumière », des
variations balayant l’espace comme une partition dont les harmonies se
développent dans le temps.
Dans certaines toiles d’Elisabeth J.S. le temps de la peinture semble
rejoindre celui de la musique. Le visiteur est pris dans ce mouvement
symphonique et coloré où les déflagrations lumineuses composent et
recomposent la toile soumise – son oeuvre est présence, lumière et son !
Dans les espaces de liberté ainsi orchestrés de puissants effets de
matière ou de transparences…l’autonomie expressive de la palette joue un rôle
fondamental. Sans se soucier systématiquement de références à la réalité,
l’espace fouillé en profondeur exprime la vie et le mouvement par des
déformations accentuées de la vivacité du chromatisme. Le sujet s’altère alors au
profit de formes épurées lesquelles établissent une réalité permanente dans une
notion de qualité qui flirte avec les idées abstraites.

Devant une toile d’Elisabeth J.S., au premier regard apparaît le jeu miroitant
d’une gamme empreinte de poésie, posée d’une touche nerveuse, débridée et
libre. Puis, peu à peu émergent de ce chaos ardent et lumineux, des voiles, des
fleurs, des effets de mer…L’artiste conte des fables, réinvente un univers qui
n’appartient qu’à elle et où prédomine soit les courbes (la mère et son enfant)
soit le trait cloisonné (vers la lumière). Il semble qu’Elisabeth crée sous
l’impulsion des images qui se succèdent dans son esprit fertile.
On est parfois dans le domaine de l’inconscient, lequel donne vie à des
créations mystérieuses, voir impénétrables ! du lyrisme aussi…

L’aventure picturale de cette artiste est vraiment variée, multiple et toujours en
mouvement. Elle exécute des séries de même création, réalisant ainsi des
diptyques qui doivent être vus comme un tout, inséparable. Elle recherche et
découvre des procédés astucieux. A la manière d’une expansion, certaines toiles
se donnent comme un acte spontané. Un libre jeu de coulures et de taches
colorées inondent la surface et la couvrent d’impressionnants effets de matières
(place à l’espoir). Une multitude de rides et ondulations sont implantées sans
erreur…

A partir de cette couleur-objet, la composition très architecturée
conduit l’oeil du collectionneur vers des contextures spatiales qu’Elisabeth, à
nouveau ne cesse de réinventer et son imagination féerique se perd dans les
méandres des tonalités, dans le rythme des brisures, dans la texture juteuse de la
toile. Ces combinaisons plastiques nous font ressentir à la fois la présence
matérielle du monde et celle d’un espace dématérialisé, spiritualisé par le libre
jeu de l’ensemble.

Dans cette peinture pleine de fraîcheur, la vivacité des contrastes informels
stimule un motif élégamment construit, qui s’avance en point d’orgue. Tout
bouge, rien ne semble solide dans ces oeuvres qui témoignent d’une force sans
pareil mais avec une extrême légèreté. Son monde est habité de réminiscences
ensoleillées de la mémoire d’une artiste, qui a décidé, une fois pour toutes, de
jouer des notes poétiques sur l’instrument merveilleux de ses rêves.
Une tâche exigeante pour Elisabeth Jullien Sprey, perfectionniste, qui
a entrepris discrètement un dialogue avec la peinture à la suite de ses ainés qui
l’ont encouragée.
Un vrai talent où rien n’est laissé au hasard…à suivre !

Dominique Chapelle
Critique d’Art- Expert en Art Moderne
Présidente-Fondatrice de la Fédération Nationale de la Culture Française